Les dialogues socratiques.
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On peut trouver une parfaite illustration du rapport entre le dialogue et la vérité, dans les premiers dialogues dits "socratiques" de Platon. En effet, la recherche socratique de la vérité passe, pour le philosophe, par un examen de soi-même et des autres ou mieux encore, par examen de soi-même par les autres (c’est le sens même de la « mission » - cf. l'ouvrage de Platon intitulé Apologie de Socrate). En effet, les interlocuteurs ne peuvent faire surgir la vérité qu'à condition de produire "une parole en commun", en menant leur pensée comme un seul et même homme ! Faute de quoi on en reste à des certitudes qui ne résistent pas à un examen critique. Or, produire une "parole en commun" ne va pas de soi ! Car l’influence des sophistes à Athènes est très forte et les concitoyens de Socrate considère davantage la parole comme un instrument de lutte (ils en font un usage éristique) et une manière de triompher des autres sur la place publique, qu'un moyen de s'entendre. Aussi, pour faire de la parole la condition de révélation d'une vérité il faut un art, une démarche très particulière, sans laquelle le dialogue n’a aucune chance de naître, ni d’aboutir... On peut résumer cette démarche à l'oeuvre dans l'ensemble des dialogues socratiques à l'aide de quatre concepts.
- (1) L’ironie. Il s’agit de l’art d’interroger en feignant l’ignorance. Elle consiste à déstabiliser l’interlocuteur et l’installer progressivement dans une démarche de réflexion. Pour cela, Socrate feint de voir dans son interlocuteur quelqu’un qui sait : il l’encourage à penser – s’illusionner – que les certitudes dont il est pétri constituent un savoir réel (« tu es très savant !»). Corrélativement, il feint d’être ignorant : il persuade son interlocuteur qu’il est là pour apprendre de lui la manière dont il doit mener sa vie, et s’il devient savant, ça sera sous son enseignement (« je ne sais rien !»). L’interlocuteur se retrouve alors dans une situation de maître et livre sans méfiance ce qu’il considère être son savoir : ses certitudes, un ensemble de croyances – d’opinions ; des pensées sans fondement rationnelles qui se retrouvent dès lors exposés à cette machine à examen critique qu’est Socrate.
(2) La réfutation. Il s’agit de montrer l’impossibilité logique des certitudes formulées. Elle vise à montrer que ce que l’interlocuteur prend pour une vérité ne résiste pas à un examen rationnel. En réfutant son adversaire, Socrate vise à détruire la prétention naïve au savoir, à la vérité. Toutefois, il n’effectue pas ce travail pour humilier son adversaire mais pour le débarrasser d’une erreur, ce qui ne manquera pas d'améliorer sa condition "mentale" (la vie dans l’erreur étant le pire des maux, la source de tous les malheurs). Le souci de Socrate est toujours, à travers la réfutation, de progresser dans la recherche en commun de la vérité, et non de triompher d’un adversaire. Il recherche la concorde – accord des esprits - plutôt que la discorde.
(3) La maïeutique. Il s’agit de l’art d’accoucher l’âme des vérités qu’elle contient. La réfutation des idées reçues, la parole soumise à l’examen critique, peut entraîner deux attitudes possibles. Dans un premier cas, une attitude malveillante et antiphilosophique (Ménon/Callicles) : le refus de la réfutation. Certains interlocuteurs ne perçoivent pas la réfutation comme une remise en cause de leur parole, mais d'eux-mêmes en tant que sujets parlants. Cela aboutit à une hostilité et un refus du dialogue. Mais dans un second cas, la réfutation permet une prise de conscience de sa propre ignorance, de l’absence de fondement de ses certitudes (qui confonds idées reçues et savoir réel). L'examen socratique produit donc un étonnement et la position d'un problème. Dans ces conditions, l’esprit est animé du souci de produire une pensée sur laquelle les interlocuteurs sont susceptibles de s’accorder (une notion commune/essence). La parole n’est plus l’expression de préjugés, d'un pseudo savoir mais le moyen de donner une consistance à un savoir réel, d’une vérité (essence), qui a toujours été là, mais de manière latente, silencieuse, se ’’dévoilant’’ à travers une parole authentique. La parole fait resurgir de l’oubli la vérité.
(4) La réminiscence. Rechercher le vrai et le connaître revient toujours à s'en "ressouvenir". Cette théorie permet de comprendre comment l’âme peut passer d'elle-même de l'erreur à la vérité, sans que cette vérité lui soit transmise de l'extérieur. Pour que cela soit possible, il faut que la connaissance soit la réactualisation d’un savoir universel dont nous avons toujours disposé, déjà-là au fond de notre âme. Socrate propose, dans le dialogue Ménon, une vérification de cette théorie en amenant un serviteur à résoudre de lui-même un problème de géométrie (comment doubler la surface d’un carré de côté 2, en l'occurrence). Cependant Platon ne peut apporter à cette théorie aucun fondement rationnel suffisant. Elle reste donc un postulat et, pour la justifier, a recours au mythe : la réminiscence s’explique par l’immortalité de l’âme, qui est une réalité permanente et indestructible qui échappe à la mort et après un long cycle se réincarne ; au cours de son passage dans l’autre monde elle contemple les vérités, qu’elle va oublier en se réincarnant. L’âme (conscience) incarnée (plongée dans un corps) est amnésique, réduite au silence, incapable de se représenter le vrai sauf si elle parvient à l'actualiser dans cette parole authentique que rend possible le dialogue.
Lectures recommandées : Apologie de Socrate, Laches, Gorgias, Ménon, etc.


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